France, grève et démocratie

Publié le par Robert Willard

Nous voilà une fois de plus plongés dans un de ces bordels  dont les Français ont le secret, cher lecteur.

Nous parlons ici des grèves, manifestations et blocages divers en protestation contre la réforme des retraites – non des scènes de guerrilla urbaine dont Nanterre et Lyon ont été le siège , qui sont un sujet à elles toutes seules.

Soixante et onze pour cent des Français soutiendraient , ou éprouveraient de la sympathie, pour ce mouvement. L’énormité du chiffre fait frémir  - car il n’est hélas pas douteux qu’il soit exact.

Il montre, de manière parfaitement claire, que l’écrasante majorité des Français voient ce mouvement comme absolument légitime,  l’expression,  par excellence, de la démocratie.

 

Les Français n’ont rien compris à la démocratie

Et  nous voilà frappé de cette évidence : les Français n’ont RIEN COMPRIS à ce qu’est une démocratie – tout au moins, aux règles élémentaires à respecter pour qu’elle puisse fonctionner. Le Français ne respecte les décisions de la majorité que dans la mesure où il les partage.  Dans le cas contraire, il considère spontanément ces décisions comme illégitimes, et n’a de cesse de les combattre et de les contourner.

Voyez avec quel admirable naturel  les dirigeants politiques vaincus lors d’une élection affichent leur déception (comment peut-on être démocrate et déçu des décisions de la majorité ? Toute décision de la majorité n’est-elle pas, en tant que telle, la bonne, en démocratie ?) ; comme ils clament aussitôt, avec fierté, leur volonté d’employer toute leur énergie à combattre la politique de l’équipe élue (par la majorité, donc). Quoi de plus naturel dans notre fonctionnement « démocratique » ?

Voyez comme nos institutions politiques ont spontanément fait des partis recalés aux élections, des partis « d’opposition » - et comme cela semble aller de soi pour tout le monde ! Opposition à la majorité, donc ? N’est-ce pas la négation même de l’esprit démocratique ?

Où est l’abnégation, la soumission à l’intérêt supérieur (suprême ?) de la majorité ? Quel homme politique, pour ne pas parler du citoyen lambda, en a jamais donné l’exemple ?

Il y a un temps pour l’opposition : cela s’appelle une campagne électorale, avec un début et une fin définis par la loi, obéissant à un certain nombre de règles garantissant la possibilité d’expression, aussi équitable que possible, des différents partis.

En dehors de ce temps, le seul et unique soucis des démocrates de tous bords devrait être la bonne mise en œuvre de la politique de l’équipe dirigeante sortante (élue à la majorité, donc, sur la base de ladite politique).

Evidemment nous rêvons. A notre connaissance, aucun pays démocratique n’offre le spectacle d’une telle maturité, tout à la fois politique et citoyenne. Quelques nations nordiques s’en approchent. Les scandinaves semblent en être le plus près. 

L’autorité de la majorité, en tant que telle, étant déniée (elle n’est reconnue que de manière purement opportuniste), la porte est grande ouverte à l’opposition permanente et systématique, nourrie par des intérêts corporatistes toujours revêtus des nobles atours de l’intérêt général (l’ « intérêt général » se vend très bien, car chacun peut y voir le sien).

Et le sentiment démocratique est désormais si  bien perverti chez nous, que c’est dans ces mouvements de contestation, de revendication et d’opposition, d’inspiration fondamentalement égoïste, que l’on croit voir la quintessence de l’expression démocratique !

Pour en revenir aux grèves d’aujourd’hui, certains syndicats ont d’ores et déjà annoncé leur intention de poursuivre leur mouvement si le sénat ratifiait le projet de réforme en l’état : peut-on dire plus ouvertement que l’on se fout complètement du processus légal et constitutionnel  démocratiquement institué?

(Et comme ils ont l’air heureux, les Thibault, les Besancenots, les Aubry, les Royal, bras dessus, bras dessous en tête de cortège, marchant gaiement au son des slogans inaudiblement  crachotés par mégaphones, entourés de banderoles  et de drapeaux consciencieusement brandis par des  manifestants aux mines farouches. Comme ils sont là dans leur élément, au grand air de la rue, ces brasseurs de vents, ces souffleurs de braises, ces fouteurs de merde professionnels !)

 

Mais c’est grâce à ces mouvements que…

« C’est grâce à ces mouvements que, petit à petit, combat après combat, les droits du travailleur ont été arrachés au patronat. Sans cela, les salariés travailleraient toujours quatorze heures par jours et leurs enfants iraient à l’usine dès huit ans ! », avons nous lu.

Oublions le dérapage zolaesque concernant les enfants de huit ans à l’usine, peu crédible. Il reste vrai que l’amélioration de la condition des « travailleurs » fut largement « arrachée » aux patrons (qui, eux, ne « travaillent » pas comme chacun sait), au terme de luttes souvent sanglantes.

Nous tirons très bas notre chapeau à ces hommes du siècle dernier qui luttèrent pour le droit à la retraite, à la sécurité sociale, aux congés payés – et tant d’autres incontestables bienfaits.  Nous les  admirons pour les risques qu’ils ont courus (l’armée avait le coup de fusil facile en ce temps-là, et les patrons ne faisaient pas de cadeaux aux meneurs de grève), pour les conditions de travail parfois terribles qu’ils connaissaient toute leur vie durant.

Nous les admirons parce qu’ils menaient un combat d’avant-garde, en phase avec les réalités de leur temps.

 

Un combat d’arrière-garde

Aujourd’hui la clique cégétiste mène un combat d’arrière-garde, dont la décorrélation d’avec la réalité n’a d’égal que la démagogie éhontée. On cherchera en vain dans le fer de lance de ses troupes des corps de métiers dont les salariés finissent leur vie meurtris, brisés par le labeur : on trouvera bien plutôt de fringants employés du secteur public, scandaleusement privilégiés quand à leur régime de retraite (en âge de départ et en calcul du montant) – et donc particulièrement motivés  à conserver ces privilèges (Il en reste en effet beaucoup, même après la « reforme des régimes spéciaux »).

Là où il y avait une lutte saine, que nourrissait la vigueur même de l’économie et de la société, nous avons aujourd’hui la défense hargneuse, égoïste et aveugle d’acquis anachroniques.

 

Conclusion

A partir de quand la France est-elle devenue un pays de cons ?

 

Bob  Willard

20/10/2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L'avocat du diable 06/11/2010 21:03


Je te rejoins sur ce sujet mais le propre de la démocratie n'est-il pas aussi de laisser libre expression à chacun dont à ceux qui n'aurait pas élu ce gouvernement ? Sinon ne tombe t'on pas dans la
dictature ?


Robert Willard 07/11/2010 13:37



La "libre expression" (en l'occurence, la contestation, l'oposition systématique) des citoyens entre deux élections est certes un droit. Mais il ne respecte pas l'esprit démocratique, selon
lequel, par définition, la majorité a toujours raison. Le véritable démocrate, "vaincu" lors d'une élection, doit se mettre au service de la majorité jusqu'à la prochaine campagne électorale. Les
"campagnes" électorales sont le champs d'expression naturel, et dédié, de la contestation et de l'oposition. La consonnance militaire du terme dit bien ce qu'il en est : un affrontement (policé,
il va de soi). Hors de ces périodes de campagne, le démocrate doit ravaler ses convictions et, en toute humilité, SERVIR la majorité (qu'il a lui-même érigé en "valeur suprême"). Ainsi l'absence
de contestation (ou "libre expression") entre deux élections ne doit pas entraîner de parallèle avec un état dictatorial - AU CONTRAIRE  : elle est la marque d'une démocratie pleinement
mature. A condition bien entendu qu'elle soit le fait d'une modération spontanée des citoyens, et non d'une  quelconque interdiction des autorités.


C'est ce qui me fait dire que les Français n'ont rien compris à la démocratie...