Frédéric LORDON renationalise la création de monnaie : Ouf !

Publié le par Robert Willard

Cher lecteur, c'est un grand jour pour nous - et nous espérons que vous partagerez notre enthousiasme.

 

Nous n'avons jamais caché notre communauté de pensée avec l'économiste Frédéric LORDON. Non seulement pas, mais nous en sommes plutôt heureux, tant l'homme écrit si bien ce que nous ne faisons qu'intuiter.

 

Vous n'ignorez rien, par ailleurs, de notre militantisme actif pour une re-nationalisation de la création monétaire et son corrolaire direct, la monétisation du financement des déficits publics.

 

Nous n'avions pas jusqu'à aujourd'hui d'éléments explicites quant à la position de F. LORDON sur ce sujet. Nous ne faisions que supputer, sur la base de ce qui nous semblait relever de la plus élémentaire cohérence d'idées, qu'il devait abonder dans notre sens.

 

Et fort heureusement nous supputions bien. Nous vous livrons ci-dessous un extrait d'un de ses articles, que vous pouvez retrouver dans son intégralité ici.

 

Nous vous invitons avec la dernière énergie à lire ce texte (idéalement dans sa totalité, soit les deux parties). Passionnant, jubilatoire et terrifiant.

 

 

Extrait  de " Crise européenne, deuxième service", de F. LORDON.

 

" [...] Si en effet le cœur du problème, spécialement du problème européen, réside dans l’exposition permanente des politiques publiques aux marchés financiers, c’est-à-dire à la fois dans la normalisation technique des politiques économiques et dans la contestation par une communauté extérieure des prérogatives fondamentales de la communauté politique nationale, si le cœur du problème est bien celui-là, alors la seule solution à la hauteur consiste à mettre un terme à la dépendance aux marchés de capitaux. Une Union européenne restructurée, quel qu’en soit le périmètre – et la question se pose car à l’évidence ni l’Allemagne ni le Royaume-Uni ne seront vraisemblablement désireux d’entrer dans pareil projet – devrait donc avoir pour ligne stratégique de « démarchéiser » le financement des déficits publics puisque c’est précisément par le truchement de cette dépendance-là que la finance a pris le pouvoir sur les politiques économiques. Comment organiser le financement des déficits publics sans avoir à en passer par les marchés de capitaux, voilà la seule question digne d’intérêt dans la conjoncture présente – et la seule évidemment à n’être jamais posée comme telle. Seuls des esprits javellisés au néolibéralisme, et pour qui la financiarisation est devenue comme une seconde nature demeureront incapables de concevoir ce nouveau régime de financement dont une histoire assez proche leur donnerait pourtant de parlantes illustrations.

Monétisation et « renationalisation »
du financement des déficits Retour à la table des matières

Car longtemps les impasses budgétaires ont été financées par des avances de la banque centrale, c’est-à-dire sous la forme de crédit, et par la création monétaire. Rien dans cette assertion n’est de nature à laisser entendre que le financement monétaire pourrait financer tous les déficits inconditionnellement et sans la moindre restriction de volume. Il y a tout lieu de se méfier d’un monopole d’Etat sur la création monétaire [12] et, de même qu’une Grande Dépression, une hyperinflation n’est pas belle à voir. Mais entre la prohibition aveugle et l’abus manifeste il y a tout de même quelques intermédiaires qu’il appartient à une analyse raisonnée des conditions macroéconomiques et à une architecture institutionnelle appropriée d’explorer. Pour ne parler que des conditions macroéconomiques, elles sont suffisamment bien connues – chômage de masse, sous-utilisation importante des capacités, absence d’inflation rampante –… pour qu’on puisse les reconnaître très exactement dans la conjoncture actuelle. Quant à l’architecture institutionnelle, on peut déjà en dire qu’elle requerrait immanquablement un volet de contrôle des capitaux pour neutraliser les éventuels effets adverses sur le change… et bien sûr d’abroger immédiatement le statut d’indépendance de la banque centrale pour la rapatrier dans un ensemble institutionnel de la politique économique sous contrôle démocratique intégral.

Hors le financement monétaire et pour la part que lui autoriseraient, en situation, les conditions macroéconomiques du moment, l’émancipation d’avec les marchés de capitaux peut aussi être envisagée par la renationalisation du financement des déficits publics, c’est-à-dire par des mécanismes réglementaires d’allocation prioritaire de l’épargne intérieure collectée par les investisseurs institutionnels aux besoins de financement de l’Etat – à la manière de ce qui se passe au Japon où, détenue à 95 % par des épargnants résidents, la dette publique pourtant de 200 % du PIB ne pose pas le moindre problème [13].

On peut également ajouter ceci pour finir. Instituées les conditions d’un affranchissement des financements publics d’avec les marchés de capitaux, rien n’interdit d’envisager de se débarrasser du boulet du passé, on veut dire : le stock de la dette. Le défaut n’est rendu inconcevable que par la crainte des Etats d’avoir à retourner sur les marchés à des conditions dégradées. Mais cette crainte ôtée, la possibilité du défaut est restaurée. Les voix de leur maître se gargarisent assez de ce que le service de la dette est devenu le second poste du budget de l’Etat. Un léger pivotement du regard permet d’y voir, mais à l’encontre de leur intention de terroriser l’usager qui renâcle aux coupes budgétaires, une très belle marge de manœuvre qui serait aussitôt récupérée par les finances publiques sitôt la dette non-résidente bazardée – et effectivement ça doit faire pas mal de lycées nouveaux, d’université dé-tiersmondisées, de profs encadrant les élèves, d’infirmières, de service hospitaliers rouverts etc.

Il restera pour ultime redoute aux amis de la finance le trémolo apocalyptique qui annonce l’effondrement bancaire généralisé si la dette publique venait à être répudiée. Pas faux. Mais pas triste non plus. Car par la même inversion de point de vue que celle qui amenait à l’instant à requalifier la part prise par la dette dans le budget de l’Etat, il faudra leur faire savoir que cette fois-ci l’effondrement bancaire, on l’attend. De pied ferme et même avec une légère gourmandise [14]."

 

 

Bob Willard

04/12/2010

 

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