L'entretien

Publié le par Robert Willard

Je dédis ce texte, cher lecteur, à tous ceux qui, pour "décrocher" un emploi, se prostituèrent un jour. Il date de quelques années. Hélàs, tout y est vrai.

 

L’ ENTRETIEN

  

 

Ah ! Amis ! Que le destin est capricieux, et comme tortueuses sont ses voies !

 

Je suis allé à cet entretien tout plein de cécité, lourd de non-envie, lâche et déjà honteux. Petite prostitution nauséabonde, en beau costume avec serviette de cuir fraîchement astiquée. Mais quoi ? Il faut bien payer les traites de la maison !

 

Donc, entretien pour éventuellement faire le commercial chez LSI France, hexagonale filiale d’une protéiforme compagnie américaine.

 

Rencontre préalable d’un sous-fifre filtreur. Explications préliminaires de moi, mes études, mes précédents professionnels, avec regard pénétrant et mains convaincantes. Exposition de ma motivation bien extrême et exclusive à vendre les produits de LSI, ma vraie et enfin évidente vocation méconnue jusqu’à cette offre d’emploi électronique et révélatrice.

 

Mon vis-à-vis accompagne mon bla-bla de petits branlements du chef acquiesseurs et noircit son bloc de notes furtives. Est-il épanoui, ce grassouilot vendu aux anglo-saxons ? Aime-t-il porter cette chemise blanche informe et cette cravate malencontreuse, petit cadre moite déguisé grotesquement par ordonnance d’outre-atlantique ? Il tient à sa place en tout cas, et craint les foudres de son patron en cas de dérangement improductif. Me suppute, me jauge, m’évalue, être bien sûr qu’il peut me présenter sans se compromettre. Ma belle mine, ma voix posée, mon regard franc et mon discours volontaire le décongestionnent finalement. Après une dernière et fugitive hésitation, il m’annonce d’un anus relâché que je vais à présent rencontrer  le directeur commercial (à ces mots, un frisson soumis lui redresse quelques poils testiculaires). Me propose un café pour patience, puis s’en va, pantalon fripé et cul tombant.

 

S’en revient quelques minutes plus tard, subalterne et derechef incontrôlablement crispé du fondement, car accompagné du sus-mentionné directeur.

 

Salutations, asseyages en remuements de chaises, menus raclements de gorges éclaircisseurs. J’ai en face de moi le « dirco ». Comme beaucoup de cons hiérarchiquement élevés, il affirme son pouvoir à grand renfort d’antipathie, dont il rayonne avec puissance et densité. Je le sais d’emblée un maître du genre. Un grand. Un très grand. Quelle superbe, quelle définitive gueule de con ! Quelle maîtrise du détail ! O artiste de la répulsion ! O grand prêtre de la misanthropie ! O mufti du coup de talon facial ! Je le contemple, fasciné. Cherche, en vain, une partie de lui qui n’incite pas au savatage. Ne peux vraiment y croire, m’attends à le voir brusquement éclater de rire, péter gras et calotter paternellement son suintant laquais. Car une telle gueule de con se peut-elle, qui ne soit pas performance d’acteur ?

 

Mais zéro éclatement de rire. Ce prodigieux connard n’est pas emballé par mon cv. Mes réponses à ses chiantes questions mille fois subies produisent l’impensable : sa gueule se fait plus connesque encore ! Son ton, plus acerbe ! Son adjoint en conçoit rougeur et humidité frontale, car si je déplais, c’est qu’il m’a méjugé. Défaillance d’appréciation, gaspillage de temps directorial ! Vent de disgrâce, tressaillement des sphincters, angoisse du fond de slip !

Le dirco renfrogne résolument, et triture mon c.v. comme s’il entendait l’assouplir avant de s’en dégrumeler le coupe-cigare.

 

       Grande fatigue sur moi, soudain. N’en peux plus de cette comédie déjà tellement jouée, et rejouée, usée jusqu’à la gerbe. N’est pas pute qui veut. Et moi, en face de ces deux sinistres guignols, j’atteins ma limite.

 

Que je crois ! Car j’en suis là de ma désespérance quand j’entends le con en chef émettre, avec zest de vinaigre :

-Bon, moi, monsieur Richard, votre cv, ce que vous me dites…(moue dubitative et un peu dégoûtée). Pourquoi devrais-je vous donner ce poste à vous ? Mm ? Qu’est-ce que vous pouvez me dire qui m’y déciderait ? (S’animant, regard au ciel et doigts palpant l’air :) Moi je voudrais rêver un peu, vous comprenez ?(Large mouvement de chef d’orchestre :)  Faites-moi rêver !

Oh ! Ces mots !

Ah ! Regrets de ma non-réaction alors !

Honte  ineffaçable, pour toujours écharde de mes joies !

« Faites-moi rêver » !

Pourquoi pas « sucez-moi la bite » ?

 Ah ! L’infâme trou du cul, le glaire ravalé, le bol de pus ! Non, pardon pour le trou du cul, gentil libérateur de nos entrailles engorgées et vaillant rempart défiant les furies néphrétiques, non, non, pas trou du cul, si brave serviteur de notre humanitude et de l’amour de Dieu, car comment adorer le Créateur si tortures d’intestins surchargés ?

« Faites-moi rêver » ! A moi ! Lui ! Comment a-t-il pu oser, ce nécrosé ? Ce pisse-vinaigre, ce lèche-varice ? Qui parle de rêve, dans ta salle de réunion où stagnent les pets refroidis et bruissent les millions de soupirs d’infini ennui qui y furent exhalés ? Quel rêve possible, ici, en tes ondes cafardeuses, ô jaune constipeur, ô cadavre sonore ?

 

        Oui, mordants regrets de n’avoir rien dit, alors, de tout cela. D’avoir, au contraire, ô humiliation rongeuse, lâchement tenté de me mieux prostituer car traites à honorer. Mais aussi joie de la révélation, une fois extrait de cet entretien marécageux, en toute certitude sans lendemain malgré pantalon baissé et croupe brandie haut. Joie, oui, joie dans la rue ! Lumière et décillement ! Evidence massive et résolution de granit : PLUS JAMAIS CA !

 

        Priez pour moi, frères en Bonne Volonté, que la force me soit donnée. Je suis si mal armé ! Si chrétiennement élevé, et fainéant de surcroît, la lutte est inégale contre l’inépuisable Connerie ! Si innombrables sont ses armées et sûrs d’eux ses soldats ! Si inexorables et proxénètes les traites mensuelles !

 

Priez pour moi, frères asservis, comme je prie pour vous. Que volent les claques dans la gueule des cons ! Que retentissent les justes gifles, en tous lieux de cette Terre, que les cieux vibrent de leur concert ! Courons sus à tous les cons et connards du monde, et giflons, pantalons virilement boutonnés !

 

Pauvre directeur commercial ! Je te remercierais bien, ô plus que con, ô connard ineffable, connard quintessent, connard ultime ! Je te remercierais bien, mais je te hais tellement ! Et de toutes façons, tu ne m’as rien donné : j’ai payé si cher ce que j’ai appris !

 

       Que les corbeaux bouffent les yeux de ton cadavre et chient dans les trous.

 

 

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Cissé Témoi 08/08/2010 21:52


La connerie est une spécificité de l'espèce humaine. Il y a plusieurs sortes de cons, et ce à tous les échelons de l'ascenseur social. On remarquera également l'aspect universel et intemporel de la
connerie sans diminution du nombre d'individus atteints par ce syndrôme dans le temps, et ceci malgré l'influence du réchauffement climatique.
De plus, nous sommes tous plus ou moins atteints, car on est toujours le con de quelqu'un, ce qui n'est pas très encourageant pour l'avenir de l'espèce.


ninon 04/08/2010 22:33


Mon cher Bob, je reconnais bien ton style incisif. J'imagine très bien le plaisir que tu as pu éprouvé en lynchant cet homme avec le verbe....As tu envoyé au Dir Com ton article ? En meme temps, je
ne suis pas sûre que ce type d'individu soit capable d'en déchiffrer le contenu, à moins de s'équiper du Grand Larousse ou Robert....
Pour le fond, je dirai qu'il est toujours difficile de vouloir faire "bander" un médiocre...On est effectivement dans une forme de prostitution...Mais moi je préfère être "escort girl" et choisir
mes clients ! Pour cette raison, j'ai souvent choisi de travailler en indépendante ! Le monde de l'entreprise m'a toujours effrayé......