M. Le Marché tombe le masque

Publié le par Robert Willard

Nous entrons dans une nouvelle phase de la déliquescence européenne, cher lecteur : Monsieur Le Marché a complètement tombé le masque et travaille maintenant à visage découvert.

 

Voilà de nombreuses années qu'il dicte sa loi aux gouvernements européens. Son coup de maître a été de se faire céder gracieusement le monopole de la création monétaire, ainsi que le titre d'unique et incontournable pourvoyeur de fonds, moyennant intérêts, des gouvernements en délicatesse budgétaire - il y a environ trente ans de cela. Depuis, son emprise sur l'économie réelle n'a cessé de croître. Aujourd'hui, elle est quasi totale.

 

Mais jusqu'à présent, Monsieur Le Marché travaillait dans l'ombre. Il n'était jamais évoqué par les dirigeants politiques comme élément déterminant dans leur processus décisionnel : tout juste lui accordait-ils une certaine influence, mais la posture officielle était que, in fine, le politique prime toujours sur le financier.

 

Même lors de la crise grecque, on observait encore une certaine retenue : M. Le Marché était rarement cité en tant que tel, mais plutôt les spéculateurs (que l'on se faisait fort d'empêcher de nuire, rappelez-vous les grandes tirades de Sarkozy et Brown) et les agences de notation, dont on surveillait avec angoisse les éventuelles dégradations.

 

De même notre réforme des retraites n' a jamais été ouvertement présentée comme nécessaire pour complaire aux éxigences des investissuers institutionnels et conserver une note "AAA" pour notre dette publique, gage d'emprunts à faible taux.

 

Nous n'en sommes plus là du tout.

 

Aujourd'hui, les plus puissants dirigeants de l'Europe parlent tout à fait ouvertement de leur complète sujétion au vouloir de M. Le Marché, avec un naturel véritablement désarmant.

 

Voyez la dernière réunion de l'Eurogroupe.

 

Son président, JC Junker, et les ministres des finances des PIIGS, souhaitaient la création d'euro-obligations (qui n'ont, en l'occurence, jamais si bien porté leur nom) qui permettraient aux pays émetteurs de l' Eurozone, qu'ils soient Irlandais ou Allemand, d'emprunter au même taux. Evidement ce taux serait, grosso modo, une moyenne pondérée des différents taux actuels (qui vont du simple au triple, environ, de l' Irlande à l' Allemagne). Grands gagnants de ce montage : les PIIGS, qui empruntent à des taux élevés aujourd'hui. Grands perdants : l'Allemagne, la France et quelques autres "bons élèves" qui jusqu'à présent empruntent à des taux les plus bas de l'Eurozone.

 

Merkel  a évidemment renaudé, comme quoi l' Allemagne allait encore devoir payer pour les déconnades irlando-greco-portugo-espagnoles. Et Junker de couiner : " Comment ?? Mais cette réaction est anti-européenne ! Où est la solidarité ? L' Esprit européen ?"

 

Mais Angela lui a répondu que la solidarité avait bon dos - bref : les deux commençaient à s'engueuler. Intervient un troisième laron, dont nous avons oublié le nom, qui, pour les calmer, dit en substance : " Arrêtez de vous crêper le chignon ! Vous savez bien que ce genre de désaccord affiché est très mal vu des marchés !"

 

Textuel ! "Très mal vu des marchés." ! Au président de l' Eurogroupe et à la Chancelière Allemande !

 

Ce qui est le mieux pour l' Europe ? On s'en fout. Pourvu que ce soit "bien vu des marchés".

 

Un autre exemple ?

 

Berlusconi est en ce moment en posture délicate, suspendu au vote de confiance du Parlement. L'argument de Silvio pour que cette confiance lui soit accordée ? L'ouverture d'une crise politique serait un très mauvais signal "adressé aux marchés", alors que l'économie italienne souffre d'une dette importante...

 

Comme vous le voyez cher lecteur, nos dirigeants sont à présent totalement décompléxés relativement aux véritables motivations de leurs prises de décisons politiques. Ils s'inclinent publiquement, devant les médias de la planète entière, devant leur Maître sorti de l'ombre : M. Le Marché, désormais si sûr de sa puissance qu'il n'a plus besoin de se cacher.

 

(Sur le même sujet, voir aussi Touche pas à mon dividende !

 

Bob Willard

13/12/2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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