Penser c'est bien, construire, c'est mieux.

Publié le par Robert Willard

élogecarburateur(Cette reflexion nous a été en partie inspirée par la lecture, déjà ancienne, de l' "Eloge du Carburateur", où il est traité, de façon très agréable, des vertus méséstimées du travail manuel)

 

Nous venons d'achever la construction d'un escalier, cher lecteur.

 

Très modeste escalier, en vérité, puisque ne comportant que trois marches. Il remplace le petit escabeau branlant, d'usage périlleux pour les enfants, qui jusqu'à présent nous permettait d'accéder à notre chambre.

 

Pour modeste qu'elle soit, cette réalisation nous satisfait profondemment. Il n'y avait rien ; nous sommes venu ; il y a un escalier. Les enfants le gravissent et le descendent en toute sécurité désormais, dans la plus grande indifférence. Nous aimons cette indifférence, car elle fait de notre escalier un escalier "normal", un "vrai" escalier : l'escalier normal n'intéresse pas les enfants.

 

Notre satisfaction vient de ce que nous avons crée quelque chose - et nous disons bien "crée" : les planches que nous avons utilisées n'étaient rien, rien que des planches, qui végétaient, en grand désoeuvrement, dans notre grange. En aucun cas elles ne pouvaient prétendre, en l'état, à une quelconque utilité. Nous savions à peine qu'elles existaient - nous auraient-elles été volées, nous n'en aurions jamais rien su.

 

Ce soir, voilà qu'elles composent un escalier, de par la seule magie de notre intervention. Certes nous n'avons pas crée ces planches, ni les vis qui les assemblent - mais nous avons bel et bien crée l'escalier. Qui prétendra le contraire est un menteur. Ou quelqu'un qui n'a jamais rien construit. Ou un menteur qui n'a jamais rien construit.

 

La preuve, c'est que si on nous vole cet escalier, nous le saurons, pour le coup, immédiatement.

 

Mais notre propos n'est pas ici de nous gargariser, l'ouvrage, pour satisfaisant et fonctionnel qu'il soit, n'étant pas véritablement "d'art".

 

Nous voulons seulement méditer sur l'importance qu'il y a à construire des choses, très concrètement, très matériellement, avec ses mains, sa sueur et sa cervelle.

 

Celui qui construit ne peut pas se mentir. La planche mal découpée ne trouve pas sa place : on peut tempêter, sauter à pieds joints sur sa scie, s'arracher les cheveux - la planche ne trouve pas sa place. Elle doit être redécoupée. On ne peut pas faire "comme si", et continuer. La matière est là, inerte, stupide et impassible, parfaitement incorruptible. La planche mal découpée DOIT être redécoupée.

 

La construction enseigne l'humilité. Elle nous rappelle en permanence que nous sommes matière parmis la matière, que celle-ci a ses lois, que nous devons nous y soumettre. Elle nous rappelle que nous sommes de chair et de muscles et qu'il faut en prendre soin ; que l'esprit, sans les mains, est peu de chose.

 

Nous avons toujours entendu avec scepticisme les chantres de l'"économie nouvelle" se féliciter de la part croissante des "services", au détriment de l'industrie dans nos sociétés occidentales, et tout particulièrement française. Notre jeunesse a baigné dans le mépris de la matérialité : les métiers de l'artisanat étaient réservés au rebus du système scolaire, que l'on "orientait" dès l'âge de 14 ans. Le plombier et l'électricien faisaient figure de croquemitaines, dont les parents agitaient le spectre pour motiver leur progéniture paresseuse aux études.

 

L'informatique, d'abord, a tout envahit. Tactac sur un clavier de plastique, dans un bureau propre et confortable ; des électrons se déplacent, des lignes s'écrivent sur un écran, des programmes d'une sophistication époustouflante. Les informaticiens sont les maîtres de l'univers.  Les plombiers, les électriciens, les "techos" - sont leurs esclaves, voués à se frotter à la matière, avec sa résistance, ses sournoiseries et ses odeurs. Tout le monde veut être informaticien.

 

Puis une nouvelle vague de dématérialisation est arrivée. L'informatique devient ringarde, car encore trop encrée dans le réel : en effet, un programme doit fonctionner, donc obéir à des règles logiques intangibles - servitude barbare que seuls des êtres rudimentaires peuvent encore supporter. La finance, royaume du fumeux et de l'impalpable, voilà le cadre ultime où l'élite doit s'épanouir, la Terre Promise de toute une génération. Là, tout est possible, la matière n'est plus, les contingences réduites à un ether infiniment ténu, à cheval sur le néant.

 

On nous a fait croire que notre société pouvait vivre et, mieux, prospérer ainsi, à brasser de l'évanescent, ayant délégué à d'autres tout contact avec la matière.

 

Notre instinct nous avertissait que c'était un mauvais calcul - voire : un suicide. Que forcemment, le pouvoir devait revenir, à terme, à ceux qui FABRIQUENT des choses. Parce que les choses SONT le monde.

 

A quoi bon produire des Bach et des Mozart si l'on n'a personne pour FABRIQUER des pianos et des violons ?

 

Nous croyons que des Bach et des Mozarts finiront toujours par apparaître dans une société qui sait fabriquer des pianos et des violons.

 

Nous croyons aussi que sans piano ni violon, Bach et Mozart n'auraient été ni Bach, ni Mozart. 

 

Ce qui se passe en Chine et en Allemagne, et ce qui se passe chez nous, nous semblent en être la confirmation. Des Bach et des Mozart apparaissent tous les jours en Chine, grande pourvoyeuse de pianos et de violons à la planète entière. Les Allemands, eux, ont depuis belles lurettes Bach, Mozart, les violons et les pianos.

 

Nous, nous avons Yannick Noah et des synthétiseurs japonais.

 

Cherchez l'erreur...

 

Bob Willard

24/01/2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans société

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Frédéric 27/01/2011 10:31


je connais bien, même si je pratique très peu, la très intense satisfaction que procure la réalisation personnelle d'une chose qui existe physiquement et qui de surcroit est utile.