Les vessies ne sont pas des lanternes (Petite histoire des embrouilles anglo-américaines en Orient)

Publié le par Robert Willard

Notre ami Philippe nous a demandé ce que nous pensons des évènements maghrébins.

 

C'est compliqué.

 

Un grand brasier s'est allumé, et beaucoup de gens s'agitent autour, les uns pour l'éteindre, les autres pour l'activer, sans qu'il soit toujours très facile de dire qui fait réellement quoi. Quant aux causes de l'embrasement...

 

Il semble y avoir une authentique origine populaire (c'est-à-dire bourgeoise) aux mouvements ; elle n'aurait en tous cas rien de surprenant eut égards à la nature des régimes contestés (autoritaire plus ou moins teinté de népotisme) et à la piètre santé de leurs économies.

 

Mais il n'y a pas d'exemple de mouvement populaire durable sans un minimum d'organisation, oeuvre d'une minorité fortement politisée, structurée et disciplinée.

 

La première de ces minorités qui vient à l'esprit est bien sûr celle des intégristes islamistes. Nul doute qu'ils ne fassent partie de ceux qui alimentent le brasier - ils ne s'en cachent d'ailleurs pas. Pour le moment ils ne semblent pas avoir de réel soutien populaire - ils sont les seuls, semble-t-il, à émettre des revendications d'ordre religieux. Mais la seule chose qu'ils ont à redouter est le maintien, ou la restauration, des régimes autoritaires aujourd'hui défaits ou vascillants. Si des démocraties les remplacent, au pire ils y seront tranquilles, au mieux ils y prospéreront (en proportion inverse du développement économique) ; si le chaos et la guerre civile s'installent, accompagnés de misère sociale galopante, ils pourraient prendre carrément le pouvoir. Dans tous les cas, ils pourront toujours compter sur un soutien inconditionnel de l'Iran, politiquement (voir les récents propos de l'ayatollah Kameini) et financierement.

 

Mais les islamistes ne sont probablement que la partie émergeante de l'iceberg des parties intéressées, pour la plupart étrangères.

 

Nous ne savons pas quelles sont ces autres parties, ni quelles pourraient être leurs motivations :  la seule certitude que nous ayons, c'est qu'elles SONT là et s'activent.

 

Comment pourrait-il en être autrement ? Voilà trois millénaires que le Maghreb et le Moyen-Orient sont le terrain des affrontements entre les puissances dominantes du moment. Tout ce qui peut se concevoir en matière de coup tordu y a été perpétré, souvent au très grand détriment des autochtones.

 

Les empires égyptien, perses, grec, romain (bysantin), arabe, turc, français, anglais, soviétique et américain s'y sont succédés. Aucune autre région du monde n'a connu pareil brassage, ni ne s'est vue si âpprement disputée.

 

Mais point n'est besoin de remonter à l'antiquité. Quelques-unes des plus répugnantes embrouilles qu'aient connues ces territoires n'ont pas cent ans d'âge : elles sont l'oeuvre des Anglais et des Américains.

   sykes picot

En 1916, les Anglais promettent l'indépendance aux Arabes du chérif Ibn Ali s'ils acceptent de s'associer à eux contre les Turcs. Les territoires concernés comprennent toute la péninsule arabique jusqu'à la côte méditéranéenne, donc, entre autres, la Syrie, le Liban et la Palestine. Ibn Ali dit banco et mène une vie d'enfer aux Turcs, aux côtés de T.E. Lawrence ("d'Arabie"), apportant une contribution considérable  à la défaite ottomane dans la région. Mais les Anglais ont par ailleurs promis la Syrie et le Liban à la France (en "échange" de la Palestine, de l'Irak et du Koweit), et prévu l'implantation d'un foyer national juif en Palestine (carte du découpage ci-jointe). A la fin de la guerre, Ibn Ali devra s'assoire sur sa Grande Arabie unifiée, tandis que les Anglais s'implanteront en force sur les (très riches) régions pétrolifères dont les Turcs ont été chassés.

 

  mossadegh time

Partons pour l'Iran quelques années plus tard ; les Anglais y règnent en maîtres sur l'exploitation pétrolière via l' Anglo-Iranian Oil Co. En 1951 Mohamed Mossadeg, fervent nationaliste et réformateur, devient premier ministre et entreprend  de nationaliser l'Anglo-Iranian Oil Co., moyennant juste compensation. La chose est probablement vue d'un bon oeil par l'Amérique de Truman, qui veut ravir le leadership pétrolier aux Anglais ; Mossadegh est d'ailleurs désigné comme "homme de l'année" par le Time Magazine en 1952. Mais les Rosbifs ne veulent rien entendre, compensation "juste" ou pas. Ils mettent l'Iran sous embargo pétrolier, provoquant la ruine immédiate de l'économie du pays. De graves troubles sociaux s'ensuivent, attisés par l'action des services secrets britaniques et de la CIA (Eisenhower a alors remplacé Truman à la présidence des Etats-Unis : les Anglais ont facilement convaincu cet anti-communiste paranoïaque que la politique de Mossadegh risquait de verser l'Iran dans le giron soviétique). Mossadegh sera finalement arrêté et déposé en 1953 lors d'un coup d'état entièrement fomenté par les duetistes anglo-saxons. Cette brillante manoeuvre est connue sous le nom d' "Opération Ajax", et a fait l'objet d'un méa culpa de l'administration Clinton en 2000 - les Anglais, quant à eux, ont la conscience tranquille.

 

L'Iran n'en a pas fini avec eux. En 1953, donc, le Sha (trente-quatre ans) est réinstallé au pouvoir suite à la chute de Mossadegh, et fermement tenu en laisse par les anglo-américains. L'Anglo-Iranian Oil Co. devient la British Petroleum, laquelle continue sa juteuse exploitation du sous-sol iranien. En 1978, la concession d'exploitation arrive à terme et le Sha, qui a semble-t-il affermi son caractère durant les vingt-cinq dernières années, envisage une nationalisation. Même cause, mêmes effets : torpillage britanique de l'économie iranienne, chaos social ; quant aux américains, ils propulseront Khomeiny et sa clique d'exhaltés religieux au pouvoir, avec l'espoir de déclencher ainsi une vague d'islamisation à l'échelle régionale, qui remonterait jusqu'aux territoires musulmans caucasiens de l'Union Soviétique pour y semer un réjouissant bordel. Un coup de maître aux effets plus que jamais perceptibles aujourd'hui, les islamistes du Caucase du nord comptant parmi les plus actifs en matière d'attentats meutriers en Russie (le (probable) dernier en date ayant tué 35 personnes à l'aéroport de Moscou il y a moins d'un mois).

 

Non contents d'avoir installé Khomeiny au pouvoir en Iran, les mêmes stratèges, décidemment en verve, feront quelques mois plus tard tomber des pluies d'armes et de dollars sur les tribus talibanes d'Afghanistan luttant contre l'invasion soviétique (sans préjudices de complaisance promise à l'égard d'éventuelles futures "républiques talibanes").

  Arthur Balfour, photo portrait facing left

Mais le chef-d'oeuvre absolu en matière de tripatouillage géo-stratégique reste l'implantation du foyer national juif en Palestine par les Anglais après la première guerre mondiale, parachevée par l'apothéose de la création de l'Etat d'Israël en 1948.

 

Les dirigeants du mouvement sionistes n'étaient pas opposés à une implantation en Amérique du Sud, mais cette localisation ne présentait aucun intérêt stratégique pour les Britaniques. Ces derniers souhaitaient consolider leurs acquis moyen-orientaux arrachés au défunt empire ottoman (nous en avons parlé plus haut). Une forte colonie juive, entièrement dépendante du soutien anglais, située entre les protectorats français libanais et syrien et le très stratégique canal de Suez, sorte de mirador de la remuante péninsule arabique, présentait, de ce point de vue, beaucoup d'attraits. Ce "cadeau" était aussi de nature à satisfaire le puissant lobby juif américain dont l'appui était recherché pour faire entrer les Etats-Unis en guerre. C'est pourquoi Lord Balfour promit cette terre au représentant sioniste Lord Rotschild en 1917 - dont on imagine bien qu'il ne se fit pas prier longtemps pour l'accepter.

 

Comme n'importe quel crétin pouvait s'y attendre, les Arabes de Palestine ne furent pas franchement ravis de voir , dès 1920, la colonie juive enfler à un rythme de plus en plus soutenu. Des conflits ne tardèrent pas à se produire entre les deux populations, qui dégénérèrent en véritables soulèvements arabes entre 1935 et 1939. Pour calmer les Arabes, les Anglais imposèrent une réduction drastique de l'immigration juive, et promirent la création d'un état palestinien indépendant sous dix ans (les Anglais adorent pratiquer l'humour à froid). Cela calma à peine les Arabes, et énerva beaucoup les Juifs sionistes qui se lancèrent dans une série d'attentats contre le mandataire anglais. Coincés entre Juifs et Arabes dans une situation de plus en plus ingérable (qu'ils ont donc  créee de toutes pièces), les Anglais refilent leur mandat sur la Palestine à l'ONU en 1947 et rentrent tranquillement chez eux, au beau milieu de ce qui est devenu une véritable guerre civile.

Soixante-quatre ans plus tard, ce merdier est plus épouvantable que jamais et empoisonne la vie de la planète entière. Splendid !

 

Voilà cher lecteur quelques exemples parfaitement historiques, des procédés anglo-saxons au Moyen-Orient.

 

Voilà pourquoi les crises sociales que traversent aujourd'hui cette région, avec le Maghreb, nous inspirent la plus grande circonspection : elles ont des airs de "déjà vu" peu enthousiasmants. Les islamistes dont on nous parle tant, pourraient bien être tout autant manipulés que manipulateurs - car en matière de géo-stratégie, TOUT est possible.

 

Bob Willard

06/02/2011

 

 

Publié dans société

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